L’Amérique d’en bas mise à nu
Clivages ethniques.
Clivages géographiques.
 Katrina a révélé les failles béantes
de la première puissance mondiale.
Il y a bien deux Amérique.
 
6 septembre 2005.
Des visages noirs, hantés par l'horreur, oscillant entre colère et désespoir. Les images de La Nouvelle-Orléans ont fait le tour du monde, ponctuées de propos ineptes de responsables à mille lieues de comprendre l'ampleur du drame social qui se jouait dans le delta du Mississippi. Et pour cause : si les " deux Amérique " fournissent une bonne trame de discours électoral, c'est une réalité que tous - médias, responsables politiques locaux et nationaux - oublient chroniquement.
La misère, aux Etats-Unis, ne paraît " intéressante " que si elle est exceptionnelle. Katrina, en rompant le narratif national de rigueur sur les travailleurs méritants qui conquièrent le rêve américain à force de persévérance et d'ingéniosité, a jeté les exclus à la face du pays. Se sentant abandonnés de tous, ils ont refusé le rôle de " victimes dignes " qu'on leur prescrivait : ils ont dit leur indignation.
Le cyclone, en les privant de tout, a mis à nu leur quotidien : une survie au jour le jour, dans des conditions d'insécurité totale. Et, cette fois, il n'était pas possible de les blâmer en bloc pour leur malheur.
On pourra épiloguer encore longtemps sur le fait que les élus de La Nouvelle-Orléans savaient depuis 1998 très précisément, quand l'ouragan George entraîna le premier ordre d'évacuation totale de la ville, que 25 % environ de la population ne voudraient pas ou - plus grave - ne pourraient pas quitter les lieux. Rien n'a été fait, en sept ans, pour élaborer un dispositif de transports collectifs pour ceux qui sont trop âgés ou trop faibles pour conduire, ou trop pauvres pour posséder une voiture.
L'anecdotique donne la mesure de ce que " vivre au jour le jour " veut dire pour ce quart-monde américain : la raison invoquée pour rester, à plusieurs reprises, par des " working poor " qui n'avaient pas de quoi partir avec leur famille, était qu'ils attendaient leur chèque le lundi 29... Le fait divers est un autre étalon de cette misère - mais qui s'en soucie, hors du sensationnalisme d'une affaire exceptionnellement crapuleuse ou touchante, quand les meurtres se cantonnent à quelques rues des quartiers touristiques ? La Nouvelle-Orléans reste une des métropoles les plus criminogènes du pays. La présence de gangs parmi les survivants coincés en ville n'a pu surprendre ni le maire ni le chef de la police alors que de vastes programmes de réforme ont été entrepris pour donner aux habitants des ghettos une chance de survie. Dans ces quartiers aux doux noms de " Desire " et " Abundance ", même les écoles primaires étaient transformées en camps retranchés, littéralement encagées dans des grillages de protection.
Une des explications officiellement avancées pour expliquer les tirs de " snipers " sur le personnel médical : des toxicos en manque de leur dose...
Enfin, s'il fallait encore une caricature de la réaction face à la violence dite " black on black ", Katrina l'a fournie, avec le récit des touristes blancs évacués du SuperDome pour leur protection, alors que les agents renonçaient à maîtriser les gangsters qui terrorisaient le reste des rescapés.
Même si toute généralisation est forcément abusive (New Orleans a une classe moyenne noire nettement plus importante que d'autres villes ; certaines des personnes qui n'ont pas évacué avaient les moyens de le faire mais ont choisi de rester), il n'en demeure pas moins que l'immense majorité des victimes coincées sur place pendant cinq jours étaient noires et pauvres.
Plus crûment, les statistiques brossent le portrait de cette Amérique à deux vitesses dans trois États où la communauté noire est nettement plus importante que la moyenne nationale de 12 % : 36 % des habitants du Mississippi, 32 % en Louisiane, 26 % en Alabama.
Les " minorités " sont classiquement plus concentrées dans les villes (64 % de la population de La Nouvelle-Orléans est noire) alors que les banlieues nouvelles sont plus " blanches " (le seul district d'Alabama où le taux de pauvreté est à un seul chiffre est celui de Shelby, qui comprend les faubourgs prospères de Birmingham).
Alors que l'administration fédérale établit le seuil de pauvreté à 9.310 dollars par an pour une personne isolée et 18.850 dollars pour une famille de quatre personnes, le Mississippi se classe troisième État le plus pauvre du pays (17,9 % de sa population) ; la Louisiane, cinquième (16,9 %) et l'Alabama - le seul État où l'on observe un progrès avec l'implantation de constructeurs automobiles étrangers depuis dix ans - est huitième (15,1 %).
Sans surprise, les enfants sont les premières victimes. En Louisiane, 9,3 % des parents qui travaillent sont malgré tout trop pauvres pour garantir une assurance-santé à leurs enfants (l'État est septième au palmarès national). Globalement, seul le District of Columbia, le vaste ghetto noir dans lequel est insérée la capitale nationale, fait pire : la Louisiane est numéro deux et le Mississippi numéro trois au hit-parade des États qui comptent le plus d'enfants vivant dans la pauvreté - respectivement 29,8 % et 28,6 % d'entre eux. L'Alabama, qui a lancé des programmes sociaux visant spécifiquement les jeunes, est huitième, avec 23,5 % de sa population de moins de 18 ans dans la pauvreté.
Le docteur David Satcher, ancien " surgeon general " des États-Unis, souligne que les populations pauvres sont aussi les plus touchées par une série de maladies chroniques : diabète, problèmes cardio-vasculaires, asthme etc. En Louisiane, seule l'éducation le dispute à la santé pour la déficience des services publics et, là encore, Katrina a accompli son oeuvre révélatrice, exposant tous ces patients âgés - ayant besoin d'oxygène, de dialyse, de médicaments achetés au compte-gouttes faute de moyens... - évacués dans un état lamentable, après des jours d'attente dans leurs maisons, voire les hospices ou les hôpitaux inondés.
La gageure, pour les États qui accueillent ces " réfugiés de l'intérieur ", est immense : ils n'ont rien et auront besoin de tout - logement, emploi, école, soins de santé. Le problème ? Ils arrivent souvent dans des villes (au Texas, en particulier) dont des pans entiers de la population vivent dans les conditions qui étaient les leurs avant Katrina.·
© Rossel & Cie S.A. - Le Soir, Bruxelles, 2005
Photo: nathalie mattheiem
 
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